« 18 mai 1847 » [source : MVH, α 7905], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2129, page consultée le 15 juin 2026.
18 mai [1847], mardi matin, 8 h.
Bonjour, mon Victor bien-aimé, bonjour mon adoré. J’ai bien regretté
et je regrette encore bien [deux ou trois mots illis.] que tu
n’aies pas pensé à me donner une loge pour Marion hier,
après le bonheur de te voir, bonheur de plus en plus rare. Hélas ! il n’y en a pas
pour moi de plus doux et de plus grand que de voir et d’entendre tes admirables
pièces. Tu le sais bien pourtant et je ne comprends pas pourquoi tu m’as privée hier
du plaisir de t’admirer et de t’applaudir. Vous êtes une bête taisez-vous !
J’espère que tu auras enfin retrouvé tes lettres chez toi ? Quant à l’adresse
d’Eugénie je crois que c’est rue du
Dragon n° 9. Cependant je n’en suis pas parfaitement sûre. D’un autre côté on ne peut
pas lui adresser la lettre de Ziegler chez
M. Vilain. Je ne peux pas non plus me
charger de la lui remettre. Car, outre les tristes informations qu’elle contient,
je
veux et je dois plus que jamais rester étrangère à tout ce qui la regarde. C’est plus
que de la prudence qu’il faut que j’apporte dans mes relations avec elle après
l’odieuse perfidie dont elle s’est rendue si gratuitement coupable envers moi1. Et pourtant Dieu sait avec quel sentiment de profonde et de
généreuse pitié je l’avais accueillie. Cher bien-aimé toi seul restesa dans la splendeur et la majesté de ta
divine et sublime bonté, depuis quinze ans bientôt que je t’aime je n’ai jamais rien
trouvé en toi qui ne fût ineffablement bon et généreux, noble et grand, aussi mon
amour loin de s’affaiblir a-t-il été toujours en augmentant et en [illis.]. À l’heure
qu’il est je t’aime sur la terre comme les anges doivent aimer Dieu dans le ciel.
Juliette
1 Voir la lettre du 15 mars, où Juliette raconte les médisances d’Eugénie sur son compte, relayées par Mme Rivière et sa fille.
a « reste ».
« 18 mai 1847 » [source : MVH, α 7906], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2129, page consultée le 15 juin 2026.
18 mai [1847], mardi après-midi, 1 h. ½
Je m’apprête à aller te chercher tantôt, mon Victor chéri. Je voudrais déjà que l’heure fût venue tant j’ai hâte de te voir et besoin de t’embrasser. C’est une avidité de mon cœur, une faim de mon âme que rien ne peut apaisera. Je voudrais dévorer tout le bonheur qui me reste en un jour et puis mourir. Tu ne comprends pas cette impatience-là, toi, mon cher petit refroidi mais pour moi je sens que je dis à peine ce que j’éprouve en te parlant ainsi. Pour me faire prendre patience et courage, je refais dans mes souvenirs toute la route de bonheur et d’amour que nous avons parcourue ensemble depuis plus de quatorze ans, m’arrêtant au moindre petit incident pour faire durer le plaisir plus longtemps, recueillant dans ma pensée tous les baisers et toutes les caresses que nous avons répandus sur tous les chemins et jetés à tous les vents ; revoyant, des yeux de l’âme, l’empreinte de ton cher petit pied dans tous les sentiers où tu as marché. J’entends encore le chant des oiseaux que tu écoutais ; je respire les fleurs que tu as cueillies ; j’admire les horizons lointains et les beaux nuages d’or que tu aimais tant. Hélas ! je tâche de revivre dans le passé la vie d’amour que je ne peux plusb espérer dans l’avenir. C’est tout à la fois doux et triste, c’est l’image d’un bonheur qui ne reviendra plus pour moi. Et pourtant je vis et je t’aime. Mes yeux cherchent tes yeux, ma lèvre appelle ta lèvre, ma pensée te suit partout et mon âme s’épanouitc de ravissement quand je te vois. Comment à travers tant d’obstacles qui devaient le retenir le bonheur s’était enfui comme d’une cage laissée ouverte par l’indifférence ou l’oubli ? Le bon Dieu seul le sait.
Juliette
a « appaiser ».
b Juliette omet le verbe et écrit « je ne plus ».
c « s’épanouie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
